Démocratie et populisme

 

 

Démocratie et populisme sont deux mots qui devraient être synonymes étant donné leur étymologie commune gréco-latine : le peuple. Mais il n’en est rien et il est intéressant de savoir pourquoi et comment ces deux mots sont parvenus à s’opposer tout en conservant une relation étroite.

 

La démocratie reste inscrite à la constitution française, oui mais…

Contrairement aux Etats Unis où la constitution du 17 septembre 1787 est restée fondamentalement la même jusqu’à aujourd’hui et est bien acceptée, la constitution française a subi de profondes modifications depuis 1789 ou plutôt depuis celle du 3 septembre 1791 qui met de l’ordre dans les idées exprimées à chaud à l’issue de la Révolution. Voici ce qu’il en est de la démocratie.

L’article 1 du titre 3 de la constitution de 1791 est ainsi rédigé : « La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’en attribuer l’exercice ».

Mais dans sa version remaniée du 4 octobre 1958 on lit à l’article 3 du titre 1 : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». On reste en démocratie mais le peuple se voit dépouillé de ses pouvoirs. Et sans obtenir de contre-pouvoirs. De quoi commencer à faire réfléchir le peuple d’autant que l’exécutif prend de plus en plus d’importance au sein du gouvernement.

 

Un exécutif qui snobe le peuple

La république est officiellement parlementaire mais présente un caractère présidentialiste. On peut parler d’un régime hybride, semi-présidentiel. D’un régime parlementaire à direction présidentielle. La 5ème république est en effet un cas particulier dans la typologie des régimes politiques.

Le président est élu par l’ensemble du corps électoral et pourvu de pouvoirs qui lui sont propres. Le gouvernement peut être renversé. Le fonctionnement du régime dépend de l’orientation des majorités présidentielle et parlementaire. Si les deux majorités concordent, le président de la république domine les autres pouvoirs. Dans le cas contraire, c’est la cohabitation.

Un tel contexte gouvernemental dans lequel le président de l’exécutif peut dominer -et c’est le cas actuellement-  est évidemment peu favorable à l’épanouissement d’une démocratie digne de ce nom. Les idées du président sont à l’opposé de celles du peuple. En clair le président de la république agit sous une forme qui relève plus de la dictature que de la démocratie.

Le peuple est bafoué mais cette fois il prend sa revanche avec la création spontanée du mouvement des « Gilets jaunes », mouvement éminemment populiste. Notre système démocratique décadent a engendré le populisme.

 

Le populisme : un mouvement à prendre au sérieux

Les définitions du populisme fourmillent mais celle d’Ernesto Laclau dans son ouvrage La raison populiste est la plus expressive quand il déclare que le « non terrain » sur lequel la politique populiste se construit est « une zone grise de contamination ».

Le populisme dresse le constat de l’impuissance du peuple à se faire entendre. Le peuple ressent douloureusement l’abus de pouvoir dont il est l’objet quand il voit nos dirigeants se servir contre l’intérêt général du pouvoir dont il est pourtant investi de par la constitution. Et il ne dispose d’aucun contre-pouvoir.

Le pouvoir en place ne sert que les intérêts des riches et va contre l’intérêt général. Pour certains, la vraie cause du populisme n’est ni les inégalités, ni l’immigration. C’est « l’arrogance des élites » (sic). En France, l’élite méprise le peuple.

Existe aussi l’idée selon laquelle le populisme prendrait le relais du fascisme. C’est assez vrai dans la mesure où le populisme est pour le retour au conservatisme, au nationalisme, à l’indépendance. La mondialisation prônée par nos gouvernants lui fait peur.

Autre son de cloches : Les échos ont écrit que les dysfonctionnements de l’économie de marché faisaient monter le populisme. Mais on a la preuve aujourd’hui que l’inverse est vrai aussi : les désordres populistes causent des dégâts économiques.

Enfin, il ne faudrait pas sous-estimer le bon sens qui anime les populistes. Ils sont en effet convaincus que les idées de nos élites sont farfelues et irréalistes.

Pour toutes ces raisons, il faut prendre les revendications des populistes au sérieux et surtout ne pas croire que leur mouvement finira par s’essouffler tout seul ou qu’au pire quelques millions d’euros suffiront à calmer le jeu. Même si le mouvement n’est pas structuré en parti il n’en est pas moins puissant pour autant. Et s’il ne se manifeste pas trop pour l’instant le feu couve toujours et pu se rallumer à la moindre étincelle.

 

Comment solutionner la question du populisme ?

Pierre Rosanvallon nous livre sa pensée. Le grand mal dont souffre le populisme est sa « mal représentation politique » au sein d’une démocratie qui, rappelons-le, est à bout de souffle. Il y a déclin de la fonction démocratique. Une seule personne ne représente pas la pluralité et dans ce système présidentiel l’offre politique détermine tout. Les conditions de représentation de la société sont atrophiées. Nous devons entrer dans un nouvel âge de la démocratie.

Régler la « mal représentation » politique des populistes revient pour Pierre Rosenvallon à savoir comment rendre le peuple souverain, comment lui redonner sa souveraineté. Sa réponse :

*avoir une vision spécifique de la représentation politique

* avoir une vision sociologique : définition implicite du peuple et de sa constitution

*avoir une conception de la souveraineté directe du peuple

*avoir une vision de la volonté générale et de la légitimité.

C’est à ce prix que le populisme s’effacera et laissera la place à une véritable démocratie.

 

Une nouvelle assemblée constituante s’impose

La « mal représentation » étant résolue en théorie il reste à matérialiser les résultats trouvés, à les inscrire dans un cadre officiel. Ce cadre officiel parait tout trouvé : une nouvelle assemblée constituante. Mais pour représenter vraiment le peuple, la sélection de ses membres ne doit surtout par se faire par la voie électorale, système honni par le peuple. Pour lui, voter revient à opter pour un candidat qui aura eu les moyens de se présenter sur une liste mais qui ne correspond au mieux qu’approximativement au profil qu’il recherche.

Le système de sélection le plus efficace et le plus juste est la cooptation. Chaque citoyen sélectionne un nombre donné de candidats qui à son avis ont les compétences voulues pour bien représenter le peuple. On obtient un vivier de candidats possibles, hommes et femmes de toutes origines et de tous milieux sociaux. On retire de ce vivier les personnes ayant obtenu le plus ou le moins de voix pour avoir une masse homogène et dans cette masse on tire au sort le nombre voulu de candidats.

Le premier travail de cette nouvelle assemblée constituante sera de rédiger les articles d’une nouvelle constitution, ou de l’actualisation de la constitution en vigueur. Le nouveau texte sera soumis à l’approbation du peuple par voie de référendum**.

Le populisme, engendré par une démocratie agonisante, aura finalement servi à la régénérer en se fondant en elle.

 

** On notera en passant qu’en vrai régime démocratique, comme en Suisse, on a tendance à user et abuser du référendum. C’est très bien, mais à condition comme le dit très justement Pierre Rosavallon qu’il y ait une « traduction normative » de ces référendums, c’est-à-dire que l’on sache ce qui va se passer après. Par exemple, la Suisse a naguère dit non à la présence d’étrangers mal venus sur son sol mais à ce jour rien n’a été fait pour remédier à cette situation.

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